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I know Kung Fu – Au delà des connaissances, les compétences

Dans le premier volet de la célèbre quadrilogie Matrix, Neo – immortalisé par Keanu Reeves – se voit téléverser l’ensemble des arts martiaux dans son cerveau. Après quelques heures d’opération, il se réveille en affirmant connaitre le Kung Fu. Morpheus le défie aussitôt au combat. Si le jeune élu excellera rapidement dans la discipline, il n’aura pas échappé aux travaux pratiques.

Dans un monde d’open data, où Neuralink pourrait un jour relier nos neurones à Wikipedia, que doit-on attendre d’une formation ? Et comment l’évaluer ?

C’était une évidence dans certaines disciplines, aujourd’hui la transmission des compétences et du savoir-faire devient indispensable dans la plupart des parcours de formation.

Depuis les années 90, l’approche par compétences, d’abord introduite dans les entreprises, s’est immiscée dans les systèmes éducatifs occidentaux. Pourquoi a-t-elle radicalement modifié la manière dont nous évaluons les étudiants aujourd’hui et cette approche est-elle plus juste, plus éthique que celle qui auparavant s’appuyait uniquement sur la connaissance ?

Il semble que le monde de l’enseignement supérieur soit convaincu que l’approche par compétence répond mieux aux objectifs du monde professionnel et aux attentes des étudiants. La compétence est à l’origine du savoir-faire ou du savoir-agir. Elle s’étend désormais au savoir-être, ou aux fameuses « soft-skills » que les coachs, les formateurs, et les responsables des ressources humaines, mettent en bonne place lorsqu’il s’agit de choisir parmi des candidats. Ainsi, la compétence n’est pas seulement basée sur la connaissance brute mais davantage sur la mise en application d’un ensemble de connaissances, qui peuvent être assemblées à partir de différentes disciplines. A l’inverse la compétence « analyser » peut être employée aussi bien pour comprendre l’énoncé d’un problème mathématique que pour souligner les points clés d’un texte ou encore pour comprendre un schéma technique. Dès lors, cette capacité d’analyse est considérée comme une compétence dont la maitrise permet de réussir une mission à réaliser dans une multitude de contextes. L’apprenant développant cette capacité pourra la mettre au service de son expérience professionnelle, quelle qu’elle soit.

La compétence prend-elle le pas sur la connaissance ?

Pour autant, la compétence n’écrase pas la connaissance et si les universités semblent adopter ce modèle, elles ne renoncent évidemment pas au savoir. Il semble que l’approche par compétences ait de nombreux détracteurs, et notamment tous ceux qui dénoncent la relative soumission de l’enseignement supérieur aux lois du marché de l’emploi. Doit-on former des bataillons de personnels maitrisant des compétences de bases, dans des lieux en théorie consacrés à la recherche de l’excellence en matière de connaissances ?

Dans son essai critique de l’approche par compétences, l’auteur, Nico Hirtt, écrit en 2009[1] que « différents organismes comme l’OCDE et l’Union Européenne se sont entendus pour définir les compétences de base » comme suivant :

  • capacité de communication dans la langue maternelle
  • capacité de communication dans une ou plusieurs langues étrangères
  • culture scientifique, technologique et mathématique
  • alphabétisation numérique (utilisation d’un ordinateur)
  • flexibilité et adaptabilité
  • esprit d’entreprise. 

Nico Hirtt ajoute que : « telles sont les compétences requises pour tous les travailleurs. En effet, les nouveaux emplois « non qualifiés », évoqués plus haut, font tous appel à ces compétences. » Il s’interroge évidemment sur la pertinence d’un système qui négligerait les connaissances comme le latin, l’histoire, la littérature ou même la biologie. On le comprend mais lorsque qu’on considère les 5 compétences essentielles retenues par l’Académie de Strasbourg (en 2009) sont : S’informer, Réaliser, Analyser, Apprécier, Rendre compte, doit-on douter qu’elles puissent s’appliquer à toute discipline universitaire ?

C’est d’ailleurs ainsi que la chercheuse M.C. Beaudry qualifie la compétence : elle est transférable. Opérer un patient, devient alors une compétence disciplinaire au même titre que réaliser une étude démographique. Rappelons donc que dans une pédagogie par les compétences, il est question de mobiliser, de transférer, d’accomplir une tâche en utilisant un ensemble organisé de savoirs et de savoir-faire (Carrette et Rey, 2010, p.85)[2].

La question de l’évaluation des compétences est alors devenue cruciale

Le concept principal de l’évaluation des compétences est celui du niveau de maitrise. Pour reprendre l’exemple du chirurgien, on attend de lui une maitrise parfaite, totale de ses compétences techniques. Mais doit-on aussi s’intéresser à son niveau de maitrise de compétences relationnelles (par exemple) dès lors qu’il devra se faire comprendre de son équipe, mais aussi faire preuve d’empathie face aux patients ? Ce qui est admis par l’ensemble des enseignants, c’est la nécessité de faire évoluer en même temps, la pédagogie et les méthodes d’évaluation. Puisqu’il ne s’agit plus d’évaluer des connaissances de manière séparée mais bien de vérifier un niveau de maitrise, un ensemble complexe de connaissances dans un contexte donné, l’évaluation est avant tout qualitative. Ainsi « l’évaluation devient un processus permettant de porter un jugement qualitatif sur la capacité de l’étudiant à se servir de ses savoirs et autres ressources de façon pertinente pour traiter une situation complexe », précise l’Université de Lorraine dans une publication de 2018[3].

De nombreux travaux de chercheurs se penchent sur cette épineuse question. On retiendra deux concepts essentiels : d’une part l’évaluation des compétences est une évaluation dynamique, et d’autre part, elle détermine un niveau de maitrise à un instant T.

L’approche par compétences nécessite un accompagnement de l’apprenant par l’enseignant au moment de cette évaluation. Il s’agit non seulement de vérifier ce que l’étudiant sait mobiliser comme connaissances dans un contexte précis mais aussi de vérifier pourquoi il les mobilise et comment il les organise pour répondre à la situation qui lui est proposée. Démontrer un savoir-faire, c’est aussi justifier certains choix, certaines décisions

D’un autre côté, l’avantage décisif de ce modèle est précisément qu’il est dynamique. L’enseignant mesure une progression dans l’acquisition conjointe du savoir et du savoir-faire. Plutôt que d’attribuer une note qui situe en général l’étudiant dans un ensemble, il s’agit là de lui indiquer où il se trouve sur une échelle graduée de la maitrise. En milieu scolaire, on établit désormais si la compétence est maitrisée, acquise ou en cours d’acquisition. Pour l’enseignement supérieur, d’une part la graduation est plus fine, d’autre part, l’objectif assumé demeure la maitrise complète de la compétence évaluée.

En 2016, Denis Berthiaume, chercheur dans le domaine de la pédagogie aborde au cours d’une conférence, les deux grandes questions qui se posent autour de l’évaluation des compétences :

Comment réduire la part de subjectivité dans l’évaluation ? Comment motiver les étudiants à être évalués de cette manière ?

Ce qui semble réunir les chercheurs ayant travaillé sur ces questions, c’est d’une part la nécessité de mobiliser les étudiants dans un parcours sur un temps relativement long (plusieurs mois) et sur une situation jugée authentique, qui se rapproche autant que possible du réel. A ces conditions, l’apprenant va pouvoir s’investir dans une mission, réaliser au fil des semaines les progrès qu’il fait et qui le rapproche du but à atteindre et, semble-t-il mieux comprendre l’importance des connaissances accumulées au long du parcours d’apprentissage. Reste à évaluer non seulement les progrès réalisés mais aussi et avant tout, le niveau de maitrise obtenu.

On le comprend, l’approche par compétences ne fait pas encore l’unanimité et demeure complexe tant par les changements méthodologiques qu’elle suppose pour les enseignants que par les difficultés à évaluer objectivement les acquis et les progrès des apprenants. Cela va pourtant dans le sens d’une évolution plus rapides des connaissances, de l’accès plus facile au savoir, et à la nécessité pour les jeunes générations de justifier dès leur sortie de l’université de savoir-faire indispensables au monde professionnel.

La plateforme Theia permet d’intégrer vos référentiels de compétences et d’y associer n’importe quelle trace d’apprentissage. Chaque élément de cours, chaque élément d’évaluation (question d’examens, travaux pratiques, oraux) peuvent être rattachés à un item de votre référentiel. Vous pouvez ainsi déterminer si une compétence a été acquise selon tous ces critères.

L’évaluation par compétence signifie davantage de travaux pratiques, d’examens oraux. La mise en place de ces derniers pose des enjeux organisationnels forts auxquels la plateforme répond avec la création de grilles critériées, l’appariement d’évaluateurs avec des apprenants, le remplissage des grilles digitales avec un suivi en temps réel. Nos outils de post-traitement permettent également d’analyser et objectiver la notation.


[1] https://sundep-solidaires.org/IMG/pdf/APC_Mystification.pdf

[2] https://spip.teluq.ca/ted6210_v3/IMG/pdf/TED6210_Carrette_2010.pdf

[3] https://sup.univ-lorraine.fr/lecho-pedagogique-6-evaluation-des-competences-et-acquis-dapprentissage/